Ses LivresHistoire J.Faubert

                                                                                

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Histoires d'Haïti et d'ailleurs

     A l'ombre des bougainvilliers qui envahissaient sa terrasse, vrai jardin suspendu au flanc du morne, Gérard Mortagne, jeune Antillais récemment rentré au pays, feuilletait un recueil de contes créoles, en attendant que tombât la chaleur.

 " Je suis une âme en peine... " J.Carlos Davalos

--- Eh bien ! Qu'est-ce que tu as, Bambou ? Avance donc !

    Mais Bambou, malgré la voix impérieuse de son maître, ne bougea pas. Planté là, au milieu de la route déserte, les naseaux fumants, le corps ruisselant de sueur, l'animal venait de s'arrêter brusquement, au risque de désarçonner son cavalier.

--- Il ne manquait plus que ça ! marmonna celui-ci. Quel ennui ! Avant une heure nous arrivions en ville.

    Le ciel trop bleu, de ce bleu implacable des pays chauds pesait lourdement sur la terre. On étouffait. C'était l'heure de la sieste. Aucune voix ne s'élevait des champs de cannes à sucre dont les roseaux ambrés se penchaient vers le sol comme accablés.

    Les nègres, levés au " pipirite chantant " ( oiseau qui chante à l'aube ) avaient abandonné tout travail. Étendus sur des nattes de lataniers, ils dormaient béatement, à l'ombre de leur case. La campagne demeurait silencieuse. On ne pouvait espérer aucune aide.

    Par cette chaleur torride, Lucien Dalbrais ne se souciait pas de continuer son voyage à pied. Il chercha à s'expliquer - sans y parvenir - pourquoi sa bête se butait. Que pouvait-il faire, sinon attendre qu'elle voulut bien repartir ?

    Il consulta sa montre : midi trente cinq. Comme il relevait la tête, il aperçut au loin une silhouette dont la vue le frappa.

--- Cà ! Par exemple ! On dirait ...

    Lucien se haussa sur ses étriers, mit une main en visière au dessus de son front et cligna des yeux : mais oui ! il ne se trompait pas ; cet homme qui s'acheminait vers lui, c'était Paul, son jeune frère. Il reconnaissait sa démarche balancée et sa large carrure.

    Si invraisemblable que lui parut la chose, il dut se rendre à l'évidence. D'étonnement, il laissa échapper ses rênes.

    Par quel miracle Paul, qui, comme tout le monde, ignorait son retour à Cap-Royal, se trouvait-il, à une heure aussi dangereuse sous les Tropiques, à pied et nu-tête, sur la Route Nationale, dépourvue de tout ombrage. En effet, seule, une haie de cactus poussiéreux la bordait... Vraiment, il fallait être fou pour braver ainsi le soleil, ou bien y être obligé par un "cas de force majeure" ... Et d'ailleurs, puisque personne n'était informé de son arrivée ?

    Perplexe, il roulait mille idées dans sa tête surchauffée.

--- Paul ! Paul !  cria-t-il, enflant sa voix, arrête-toi !

    Mais, de si loin, son frère ne pouvait l'entendre, car il continua d'avancer.

    " Il risque l'insolation, ce petit ! " gronda Lucien.

    Une lueur de tendresse passa dans ses yeux. Pour lui, ce jeune homme de vingt quatre ans demeurait toujours " le petit "

    De douze ans plus âgé, il l'avait élevé et choyé comme un fils. La naissance de Paul avait coûté la vie à Madame Dalbrais. Miné par le chagrin, le père, deux ans plus tard, succombait à son tour. Les enfants restaient seuls avec tante Julie, une vielle fille, bonne sans doute, mais effacée et molle, incapable de la moindre autorité. Elle savait qu'égrener son chapelet et prier pour les siens, chaque matin à la messe de quatre heures. On la voyait arriver à Saint Joseph, toute petite, un peu tassée, avec sa robe de bure grise, son " tignon " ( Mouchoir noué sur la tête et servant de coiffure ) et son châle de cachemire noir, vêtue comme une veuve... Elle marmottait d'interminables " Ave " jusqu'à la fin de l'office, puis regagnait vite la maison avant que personne fût éveillé. Il est vrai qu'elle savait aussi préparer le "bouillon-poule" avec juste ce qu'il fallait de patates, de bananes vertes, d'ignames et de "piments z'oiseaux". En dehors de cela, il ne fallait rien demander à tante Julie.

    A quatorze ans, Lucien, devant le bébé qui n'en avait que deux, comprit qu'elle serait sa tâche. L'adversité s'abattait sur eux : eh bien ! il lutterait comme un homme.

    Il redressa son jeune front de garçon volontaire : c'était lui le chef ; qui remplacerait les parents disparus c'était lui, tout !

  ***   

 

    Les deux frères grandirent côte à côte, unis par la plus profonde affection. Ils possédaient à Marival, dans le nord de l'île, des terres qui n'avaient jamais été exploitées. Lucien résolut d'en tirer parti, et voua à ce labeur le meilleur de son temps. On vit fleurir les caféiers et s'ent'rouvrir, sur leur flocon neigeux, la coque brune des cotonniers ; ont vit, dans le morne dompté, se dresser la tête blonde des maïs, et s'agiter au vent du soir les longues palmes des bananiers.

    Ce fut dans la contrée un véritable bouleversement : le paysan s'arrêtant pour regarder, émerveillé, cette terre ressuscité. Mais une telle réussite nécessitait pour Lucien des absences prolongées, alors que son frère, encore étudiant, devait rester à Cap-Royal pour y faire son droit.

    Cet état de choses mettait dans l'esprit de l'aîné la pire inquiétude. Car, si lui-même jouissait d'un tempérament calme et réfléchi son cadet affichait une grande turbulence. Pas une réaction politique à laquelle il ne voulut prendre part --- et chacun sait que les " réactions " dans ce pays-là, se font carabine au point.

--- Mon petit disait Lucien, reste donc tranquille.

Tu seras avocat : tu auras l'occasion de dépenser ta fougue autrement que les armes à la main.

    Mais, invariablement, Paul répondait :

--- J'adore la bataille. On dit que nous sommes un peuple que la fumée de la poudre rend fou. C'est vrai, quant à moi. Dès qu'il se prépare quelque chose, il faut que j'y coure.

--- Ca finira mal.

--- Mais , mon grand, je ne suis pas assez sot pour me laisser prendre.

    Ces discussions étaient toujours les mêmes, chaque fois que Lucien s'absentait, il priait Dieu qu'aucun trouble n'éclatât, sachant trop bien quelle attitude prendrait son frère.

    ***   

    Ce jour-là, dès l'aube, le bruit courait dans la plantation qu'une conspiration des mieux organisées contre le chef de l'Etat venait d'être découverte et qu'il y avait un " mouvement " en ville. Lucien, qui séjournait depuis deux mois déjà dans ses terres, fit seller son fidèle Bambou, une bête agile et souple, connaissant bien le chemin, et partit, bride abattue, pour Cap-Royal. L'horloge marquait six heures. Il ne pourrait guère arriver avant deux heures de l'après-midi et voyagerait en pleine chaleur, mais le principal était qu'il atteignit la ville le plus tôt possible. Pour cela, il devrait forcer son cheval. Et voici que Bambou, galopant depuis le matin, venait de s'arrêter net, au moment précis où Lucien apercevait son frère.

    Doublement contrarié, Dalbrais tenta de faire avancer sa bête. Après l'avoir flattée sans résultat, il lui troua les flancs d'un double coup d'éperons. Le sang coula, mais l'animal, après s'être cabré, resta sur place. Puis, tout à coup, il se mit à trembler sur ses jambes raidies, et enfin se coucha. C'était à n'y rien comprendre. Son maître eut à peine le temps de sauter à terre.

--- Bambou, tu vieillis, grogna-t-il, je ne vois que ça ! Cent fois tu as parcouru le même chemin sans jamais flancher. Serais-tu fourbu, aujourd'hui ? Allons, repose-toi un moment !...

    Et laissant là sa monture, il marcha dans la direction de son frère, faisant de grands gestes auxquels ce dernier ne répondait pas.

    A mesure qu'il se rapprochait, Lucien distinguait mieux les traits de ce visage cher : le teint bronzé, les cheveux abondants et l'ombre des yeux...

   Quelques mètres seulement séparaient les deux frères, quand Lucien s'arrêta brusquement pour regarder en arrière. Il lui semblait entendre une plainte, quelque chose comme un sanglot; mais non, rien n'avait bougé. La route toute blanche demeurait déserte sous un soleil de feu. Avec, là-bas, un point noir : Bambou.

    Lucien se retourna mais ne vit plus son frère.

--- Eh bien, Paul ! où es-tu donc passé ?...

    Rien ne répondit.

--- Quel farceur ! Il se sera dissimulé derrière un cactus... Écoute ! Paul, il fait trop chaud pour jouer à cache-cache ! Ne fais pas l'enfant.

    Mais le silence restait de plomb.

    Vivement, Dalbrais courut de droite à gauche, scrutant les haies d'arbustes rabougris et appelant à tue-tête.

--- S'il s'agit d'une farce, cria-t-il enfin, je la trouve mauvaise. Tant pis ! Je ne cherche plus. Tu me rejoindras en ville ...

    Et, vexé, il alla retrouver sa bête qui --- chose surprenante --- se leva à son approche en hennissant.

    Une heure après, il entrait à Cap-Royal.

    L'effervescence qui régnait dans les rues lui fit comprendre que le "mouvement" battait son plein. Les paysans descendus de leurs paisibles mornes pour vendre toutes sortes de denrées, s'empressaient d'enfourcher leur bourrique afin de repartir. Les commères formaient de petits groupes et s'entretenaient à voix basse. A tous les carrefours, sur les galeries formant trottoir, un poste de soldats, plus ou moins dépenaillés, était installé. Ceux-là criaient fort, tout en surveillant leur ration de maïs moulu et de haricots rouges qui, pour le repas du soir, mijotait dans d'énormes chaudières. De temps à autre, un homme débouchait rapidement d'une encoignure et disparaissait dans une porte, comme happé...

    Lucien voulut tout de suite gagner sa maison où tante Julie lui expliquerait au moins l'escapade de son frère... Et puis, il y avait aussi le vieux père Hippolyte, son excellent voisin et ami, qui passait sa journée à fumer des cigares "cargué" sur un fauteuil de paille, à l'ombre d'un tamarinier. Il ne sortait plus guère, à cause de ses douleurs. Mais on venait le renseigner sur toute chose. Celui-là le mettrait exactement au courant de la situation.

    Dalbrais se hâtait. Il habitait à l'autre bout de la ville. Il lui fallut remonter la grand' rue, grouillante de négrillons à moitié nus et traverser la Place du Gouvernement, où s'élève le Palais de la Présidence, entouré de hauts palmiers dont la flèche s'élance vers le ciel, orgueilleusement

    En arrivant chez lui, il trouva la véranda pleine de monde. Tante Julie n'était pas là, mais le voisin trônait au milieu des commères. Celles-ci en apercevant le voyageur poussèrent une exclamation et s'en furent, cependant que le père Hippolyte, l'air consterné, prenait les mains de son ami.

--- Ah ! mon pauvre enfant, tu arrives trop tard. Quel malheur !

--- Qu'y a-t-il ? Où est tante Julie ? Pourquoi Paul est-il parti ? Et ces femmes ?

    Ces questions fusaient avec une vertigineuse rapidité.

--- Alors tu ne sais rien ?

--- J'arrive seulement.

--- Eh bien tu le vois, nous sommes en pleine révolution. Les exécutions ont commencé hier. Les gens se cachent ou s'enfuient, et ton frère, ton frère...

--- Mais continuez donc !

--- Ton frère était mêlé à cette conspiration...

--- Ah ! très bien ! Maintenant, je comprends. Il est en fuite.

--- En fuite ? répéta Hippolyte, abasourdi. Il vaudrait mieux !

--- Voyons, expliquez-vous ! fit Lucien en qui naissait une vague angoisse.

    Le père Hippolyte hésita, respira longuement, et d'un trait, comme on fonce sur un obstacle:

--- Paul a été pris. On l'a fusillé ce matin ! Je l'ai assisté jusqu'au dernier moment. Le malheureux est tombé à midi trente cinq, exactement. J'ai noté l'heure afin de te donner tous les détails. Tante Julie est allée...

    Mais Lucien n'entendait plus rien. Le sang s'était retiré de son cœur, et sous son crâne des mots fantastiques sonnaient le tocsin : Paul ! fusillé ! Midi trente cinq ! Midi trente cinq?...

    Alors, cet autre Paul... là-bas... sur la route ?...

    Et Lucien livide, les yeux hagards, abîmé de douleur, comprit...

    Le " petit " n'avait pas voulu partir sans lui dire un ultime adieu ... Il comprit l'arrêt subit de sa bête flairant la mort... Les chiens hurlent bien ! Pourquoi les autre animaux ne sauraient-ils pas, eux aussi ?

    Et cette sourde plainte qu'il avait entendue, n'était-ce pas le sanglot de son cœur ?... 

 

 Ida Faubert

     

 

  

 

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" Coeur des Iles" et "Sous le Ciel Caraïbe" -

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 Edition MEMOIRE D'ENCRIER 2007  

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Ses LivresHistoire J.Faubert

 

Mise à jour 30 /12 / 2016

 

 

 

Jean Faubert (08/04/2004) Site

Message : Bonjour à tous, Merci de vos témoignages, de vos critiques et de vos encouragements.Ceux-ci seront toujours les bienvenus...  Jean.

 

Anakaona (23/11/2004)

Message : Enjoyed meeting your grand-mother. Thank you for sharing with us. I am most interested in learning more.

 

Thomas C.Spear (08/10/2004)

Message : Un grand plaisir de découvrir l'héritage d'Ida Faubert sur votre site - on attendra la suite, avec d'autres photos et témoignages ! Et, plus important, la ré-édition de son oeuvre.

Et maintenant, grâce à vous, nous avons des photos pour accompagner le dossier du site "île en île" où Ida Faubert trouve sa place parmi les autres grandes figures du patrimoine littéraire haïtien... et mondial.

 

Jean Paul Manuel (15/05/2004)

Message : Continue à nous faire découvrir le talent et la sensibilité de cette grande dame. Elle a su, malgré l'exil et l'éloignement, te faire aimer ce qu'il y a de beau dans nos racines communes, merci de le partager.

 

Alain Faubert (03/05/2004)

Message : Je suis hébahi par tant de talent ! Mais qu'elle était belle ! J'ose demander s'il n'existerait pas d'extraits sonores... Bravo Jean de nous permettre de découvrir cette perle que fut votre grand-mère.  

 

Robert Bance (03/01/2005)

Message : Magnifique travail Jean et merci de nous présenter de quoi être fier.

 

Paul Fadoul (02/06/2008)

Message : J'ai découvert le site d'Ida Faubert accidentellement.  Je l'ai beaucoup apprécié et ce qui m'a particulièrement touché c'est la version d'Haïti Chérie qui l'accompagne.
Je me demande pourquoi vous avez choisi cette chanson: est-ce parce qu'elle était une favorite de votre grand'mère?
Enfant je dévorais la bibliothèque de mon père et il s'y trouvait un livre  sur les Haïtiennes qui ont marqué leur pays.
Je vous remercie du plaisir que votre site m'a offert.

 

Alexandre Carré (28/10/2008)

Message :  Je viens de me procurer " Anthologie secrète " de Madame Faubert, votre grand-mère, au cours d'un bref passage en Haïti.

La poésie de Madame Faubert est empreinte de sensibilité et de délicatesse. Sa lecture m'a permis de faire quelques pas indiscrets dans une intimité douloureuse et d'en garder un précieux souvenir. Sa prose cependant m'a laissé sur ma faim. Chacune des " Histoires d'Haïti et d'ailleurs ", quoique d'une originalité et d'une précision d'observation incontestables, pourrait devenir un roman.

Ceci dit, j'ai apprécié l'oeuvre et en ferai part à ma fille, poétesse en herbe.

Au nom de la solidarité francophone et de la mémoire haïtienne, veuillez cher Monsieur accepter mes respects les plus profonds.  

 

Hérard Jadotte - Président AHPL - Université Haïti  (14/07/2012)

Je viens de découvrir le site que vous avez conscré à l'oeuvre d' Ida Faubert.

Une excellente idée et une belle réalisation. Tous mes compliments.

Très cordialement.

               

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